Télesphore en Transit

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Introduction : Le sas des deux minutes

Je m’appelle Télesphore. Porter un tel prénom, c’est déjà, en soi, être une île. On ne m’aborde pas avec familiarité ; on bute sur les syllabes, on hésite, et ce laps de temps me permet généralement de battre en retraite.

Je viens de m’extraire du train. La gare est une fourmilière en pleine crise de panique. Autour de moi, la foule ondule, une masse informe de tissus synthétiques, de parfums bon marché et de souffles courts. C’est le moment critique. L’écran de la station de tramway affiche la sentence en lettres de feu orangées :

Ligne 1 : Arrivée imminente.

Le sol vibre. La rame approche, déjà bondée de gens qui ont l’air de trouver normal de coller leurs corps les uns contre les autres. Je sens l’haphephobie qui me serre la gorge comme un nœud de cravate trop serré. Un homme me frôle avec sa sacoche en cuir ; je fais un pas de côté, un mouvement de déhanchement presque instinctif, une chorégraphie du dégoût. Pour eux, ce n’est rien. Pour moi, c’est une déflagration.

Le tram arrive. Les portes s’ouvrent sur un chaos de bras et de têtes. La foule sur le quai s’engouffre, pressée de gagner trois minutes sur une vie qu’ils passeront de toute façon à attendre ailleurs. Je reste immobile, tel un rocher au milieu du courant.

Je lève les yeux vers l’écran secondaire :

Ligne 1 : 4 minutes.

Ces quatre minutes sont l’investissement le plus rentable de ma journée. Dans quatre minutes, une rame vide, ou presque, m’offrira le luxe suprême : le vide. La bulle. Le silence tactile.

Je lisse mon manteau là où la sacoche de l’inconnu a osé s’appuyer. Le premier tram repart, emportant avec lui le bruit et la sueur. Le quai se vide. Le calme revient, précaire mais délicieux.

Dans deux minutes, je monterai. Le voyage de vingt minutes pourra commencer. Six arrêts. Six actes de ce petit théâtre de l’ordinaire où je ne serai qu’un spectateur invisible.

Station N°1 – Le Déploiement de l’Invisible

Le signal sonore retentit, une note cristalline qui tranche avec le brouhaha du quai. Les portes s’ouvrent. Comme je l’avais calculé, cette rame est un désert de plastique et de métal. La lumière y est crue, presque médicale, mais elle est synonyme de sécurité.

Je monte. Je déploie mes un mètre quatre-vingt-dix avec une économie de mouvement chirurgicale. À cinquante-et-un ans, mon corps est une carcasse que je connais bien ; il occupe l’espace, il impose le respect sans que j’aie à dire un mot. Les gens voient un homme mûr, solide, peut-être même intimidant. Ils ne voient pas les capteurs invisibles que j’ai déployés tout autour de ma peau, comme les moustaches d’un chat craignant l’orage. Ils ne voient pas que chaque centimètre de ma stature est une sentinelle postée pour interdire tout accès à mon intimité physique.

Je dépasse les rangées de sièges bleus. M’asseoir serait une erreur tactique, un renoncement à ma mobilité. Je traverse la voiture d’un pas lourd, assuré, jusqu’au soufflet.

C’est mon territoire. Je cale mon dos contre l’accordéon de caoutchouc qui relie les deux rames. Mes pieds se posent sur le disque de métal rotatif qui grince doucement. Ici, je suis dans les articulations de la machine. C’est un endroit que la plupart des passagers évitent : ça bouge, ça fait du bruit, ça manque de confort. Pour moi, c’est l’isolement parfait. Je pose mes mains en haut des parois, les bras un peu écartés, verrouillant l’accès à ce petit périmètre.

Le tram s’ébranle. La secousse me traverse les jambes, mais je ne bronche pas. Je fais corps avec l’acier. Je suis Télesphore, une forteresse de un mètre quatre-vingt-dix installée dans une zone tampon. À travers la vitre, la ville commence son défilé silencieux. Pour l’instant, l’air n’est habité par personne d’autre que moi. Mon haphephobie se tait, endormie par les vibrations du moteur.

Le trajet a commencé. Trois minutes avant le prochain arrêt. Trois minutes de paix absolue dans ma cuirasse de cinquante ans.

Le tramway prend de la vitesse et le sifflement des rails devient un bourdonnement sourd, presque hypnotique. Je tourne la tête vers la vitre. Là, entre le bitume gris de la route et le métal froid de mon refuge, le printemps a décidé de mener son assaut.

C’est une haie d’honneur de cerisiers du Japon et de pommiers d’ornement qui défile. Pendant ces trois minutes, le monde devient une traînée de rose poudré et de blanc crémeux. Les fleurs sont si denses qu’on dirait des flocons de neige qui auraient oublié de fondre, accrochés désespérément à des branches d’un noir d’encre.

Parfois, un coup de vent soulève une nuée de pétales. Ils dansent contre la vitre, légers, avant d’être balayés par la vitesse. Je les envie, ces pétales. Ils peuvent se toucher, s’entasser, s’effleurer dans un chaos gracieux sans jamais ressentir cette décharge électrique de panique qui me foudroie au moindre contact humain. Pour eux, la promiscuité est une poésie ; pour moi, c’est une pathologie.

La lumière du soleil filtre à travers cette voûte florale et projette des ombres mouvantes sur le sol métallique de mon soufflet. C’est un spectacle gratuit, une parenthèse de douceur qui contraste avec la rigidité de mes membres. Je me détends un millimètre à la fois. Les arbres ne demandent rien. Ils ne vous bousculent pas pour sortir plus vite. Ils se contentent d’être là, majestueux et distants.

Mais déjà, le rose des arbres s’efface pour laisser place au béton plus dense d’un carrefour. Le tram ralentit. L’inertie me pousse doucement vers l’avant, me rappelant que ma solitude est un équilibre précaire.

La voix synthétique égrène le nom de la station, mais je ne l’écoute pas. Pour moi, elle n’a pas de nom. C’est simplement la première. Un point sur une ligne. Ce premier segment de mon voyage s’achève dans le parfum imaginaire des fleurs que je ne peux pas sentir derrière le double vitrage.

Station N°2 – L’Incongruité du Jaune

Le tram s’immobilise. Le silence mécanique est aussitôt remplacé par le frottement des portes. Je contracte mes trapèzes, un réflexe de défense pavlovien. Un passager monte.

C’est une femme d’un certain âge, vêtue d’un ciré jaune canari qui jure avec la grisaille du béton. Elle ne se dirige pas vers les sièges vides. Elle s’arrête à quelques mètres de moi, juste à la lisière de mon territoire de caoutchouc. Elle fouille dans un sac en toile avec une agitation désordonnée.

Je l’observe avec une méfiance polie. Elle ne m’a pas encore touché, mais son agitation m’agresse. Elle sort un livre, un vieux poche aux pages jaunies dont la couverture est écornée. Elle semble chercher sa page avec une urgence vitale, ignorant totalement la présence du colosse de cinquante-et-un ans niché dans le soufflet.

Son indifférence m’apaise. C’est le paradoxe de ma vie : je crains le regard des autres parce qu’il précède souvent le contact, mais quand on m’ignore avec autant de sincérité, je me sens exister. Je redeviens une simple pierre dans le paysage.

Le tram repart. Les secousses font tanguer la dame au ciré jaune. Elle perd l’équilibre un instant, son corps bascule vers le mien. Je retiens mon souffle, mes muscles se verrouillent comme ceux d’une proie face au prédateur. Mais au dernier moment, elle attrape la barre de maintien avec une agilité de gymnaste retraitée.

Elle n’a rien frôlé. Ma bulle est intacte.

Elle commence à lire, un léger sourire aux lèvres. Je me demande ce qu’elle peut bien trouver dans ces lignes pour oublier ainsi le tangage de la machine et la présence d’un étranger massif à ses côtés. Ce sourire m’attendrit malgré moi. Il y a une forme de courage dans cette manière de s’isoler par l’esprit au milieu d’un transport public. Elle est, à sa manière, une autre version de mon île.

Le paysage défile à nouveau. Les arbres en fleurs s’effacent pour laisser place à une architecture plus austère, des façades de verre et d’acier d’une propreté clinique qui reflètent le ciel. Pourtant, mon regard accroche une ombre sur un muret de béton au pied d’un immeuble neuf : un graffiti, une trace de peinture noire encore fraîche, jetée là comme un défi. Je tente d’en déchiffrer les entrelacs sans succès. Je sais qu’avant ce soir, une équipe de nettoyage aura effacé l’affront, rendant à la ville son aspect de maquette immaculée. Cette idée me rassure. J’aime l’idée que le monde puisse être récuré, débarrassé de ses scories, de ses taches, de ses contacts indésirables. Pourtant, j’éprouve une sympathie secrète pour ces griffonnages clandestins ; j’y vois la volonté, souvent maladroite mais obstinée, d’un être humain de laisser une trace de son passage sans avoir à toucher personne.

Je me concentre à nouveau sur le rythme du rail. Tadam, tadam.

La voix annonce déjà la station suivante. Deux segments sur six. Le voyage est encore long, mais pour l’instant, le jaune du manteau de cette femme est la seule intrusion chromatique que j’ai eu à tolérer dans cet univers de gris et de verre.

Station N°3 – La Trêve de l’Innocence

Les portes s’ouvrent à nouveau. Le flux des passagers est devenu un bruit de fond, une rumeur de pas et de froissements de tissus à laquelle je ne prête plus attention. Des gens montent, d’autres descendent ; ils ne sont que des ombres périphériques qui n’osent pas franchir le seuil de mon sanctuaire de caoutchouc. Jusqu’à elle.

Une jeune femme s’installe non loin du soufflet, une poussette manœuvrée avec une habileté de pilote. À l’intérieur, une petite fille. Elle doit avoir à peine huit ou neuf mois. Elle est emmitouflée dans une laine rose pâle, ses petits yeux ronds fixant le plafond du tramway avec une intensité de philosophe.

En un instant, mon armure se fissure. Je suis le père d’enfants dont je tolère – et recherche – les bras, les seuls êtres avec ma femme qui ont le droit de cité sur ma peau. Voir cette petite, c’est voir l’origine de tout. C’est la pureté avant que le monde ne devienne une menace tactile. Un sourire involontaire étire mes traits, d’habitude si verrouillés.

Mais je détourne les yeux presque aussitôt.

Je connais ma carcasse. Je connais ce visage de cinquante-et-un ans que le temps a durci. Dans une société qui se méfie de tout, un homme de ma taille qui fixe intensément un bébé devient vite suspect. Je ne veux pas passer pour un prédateur ou un désaxé. Je ne veux pas que la mère serre machinalement la poignée de sa poussette en croisant mon regard. C’est le fardeau de ma stature : ma tendresse doit rester clandestine pour ne pas effrayer.

Je me remets à fixer les immeubles de verre par la fenêtre, le profil rigide, mais mon esprit est resté dans la poussette. Je l’écoute gazouiller, un son cristallin qui parvient à percer le gémissement du soufflet. Ce bruit-là ne m’agresse pas. Il me nettoie.

Le tram amorce sa courbe. Les plaques de métal sous mes pieds pivotent avec une vigueur renouvelée. Nous en sommes à la moitié du voyage. Trois segments franchis. La dame au ciré jaune est peut-être partie, je n’en sais rien. Seul compte ce petit phare de douceur qui voyage à quelques mètres de moi, protégé par sa mère, comme je tente de me protéger moi-même derrière mes remparts invisibles.

La voix synthétique annonce la quatrième station. Le monde extérieur s’apprête à nouveau à forcer le passage.

Station N°4 – Les Intrus du Seuil

Le tram n’a pas encore fini de freiner que l’odeur franchit déjà le seuil. C’est une effluve acide, un mélange de vin bon marché, de tabac froid et de vêtements qui n’ont pas vu l’eau depuis des semaines. Ils sont deux. Ils montent à l’autre extrémité de la rame, mais leur présence sature l’espace instantanément.

Ce ne sont pas des hommes, ce sont des naufrages. Ils tanguent avant même que la rame ne redémarre, s’interpellant d’une voix grasse, trop haute, trop proche. Leurs rires sont des râles qui déchirent le silence feutré que j’avais si soigneusement entretenu.

Je me tasse imperceptiblement contre le caoutchouc du soufflet. Mon haphephobie n’est pas qu’une peur du contact physique ; c’est une peur de la souillure, de l’imprévisibilité. Ces hommes sont l’incarnation même du chaos. Je les surveille du coin de l’œil, mes moustaches de chat vibrant d’une alerte maximale. S’ils s’approchent, si l’un d’eux vient à trébucher contre mon épaule, je ne sais pas si je pourrai contenir le cri de dégoût qui couve au fond de ma gorge.

Pour tenir le coup, j’applique ma méthode de survie : je m’extrais. Je ne suis plus dans ce tramway, je ne suis plus Télesphore, le géant de cinquante-et-un ans coincé entre deux clochards et une poussette. Je deviens un pur esprit. Je me concentre sur la ligne d’horizon, sur les grues de chantier qui découpent le ciel au loin, sur la géométrie parfaite des dalles de granit qui bordent les rails.

Je regarde à nouveau la petite fille. Sa mère, sans doute alertée par les éclats de voix lointains, a instinctivement resserré la couverture de la poussette, comme pour filtrer cette vulgarité sonore qui rampe le long de la rame. La gamine, elle, reste imperturbable dans son cocon de laine, trop loin pour voir la déchéance, trop pure pour en saisir l’écho. Elle continue de fixer le vide avec une sérénité qui me transperce. Elle est l’antithèse absolue de ces hommes : elle est le début de tout, ils sont la fin du reste.

Je les envie, ces naufragés, pour leur totale absence de barrières, tout en les détestant de forcer les miennes. Ils boivent à même la canette, une goutte de liquide s’écrase sur le sol brillant du tram. Cette tache sur le linoleum me fait l’effet d’une blessure ouverte.

Le quatrième segment se termine dans cette tension électrique. Je compte les secondes. Plus que deux arrêts. Plus que deux épreuves avant de retrouver le bitume et la liberté.

Station N°5 – La Galerie des Automates

Le tram ralentit, s’arrête, puis repart dans un balancement familier. Je sais qu’ils sont là. Ils sont toujours là. Je ne les regarde pas de face — le contact visuel est la première étape d’une intrusion — mais je les perçois par une sorte de vision périphérique, une habitude de sentinelle.

À ma gauche, une femme a sorti son arsenal de maquillage. Le tram tangue, tressaute sur les aiguillages, mais sa main reste de marbre. Elle trace un trait d’eye-liner d’un seul mouvement, une ligne noire parfaite qui semble ignorer les cahots de la machine. Elle se construit un visage pour affronter le monde, une couche de peinture pour masquer sa fatigue, tout comme je me construis une armure avec mes épaules.

Plus loin, mon attention est captée par un homme dont la lutte est plus intérieure. Il essaie, avec une énergie désespérée, de dissimuler ses tics. Un mouvement d’épaule, un clignement d’œil, une main qui s’agite. Je ressens sa douleur physiquement. Je connais ce poids de la volonté qui tente de brider un corps qui trahit. Lui essaie de contenir ses muscles, moi j’essaie de contenir mes nerfs face au moindre frôlement. Nous sommes deux boxeurs qui luttent contre notre propre nature.

Dans le reste de la rame, le décor social habituel est en place. Il y a cette jolie jeune femme dont la jupe, souvent bien trop courte, semble être un défi lancé à la grisaille ambiante. Il y a les hommes en cravate, uniformisés, déjà plongés dans leurs dossiers ou leurs écrans, des soldats de l’économie qui ne voient plus le printemps derrière la vitre.

Et puis, il y a le dormeur. Il est affalé, la tête contre la vitre froide, ses paupières palpitant au rythme d’un rêve que j’espère plus doux que la réalité. Comme à chaque trajet, j’attends le moment où il va sursauter. C’est presque un rituel. La voix synthétique égrène le nom de la cinquième station et, comme actionné par un ressort invisible, il s’extirpe de son sommeil avec une violence comateuse. Il se précipite vers la porte, bousculant l’air à défaut des gens, et s’éjecte sur le quai dans une course éperdue.

La porte se referme. Le calme revient, ou du moins ce qui y ressemble. Il ne reste qu’un seul segment. Le dernier. Mon terminus approche, alors que pour la petite fille dans sa poussette, le voyage semble être un cycle sans fin, une promesse d’éternité dans un monde qui, pour moi, s’arrête bientôt.

Station N°6 – L’Échappée Néo-Art Déco

Personne n’est monté à l’arrêt précédent. La rame a conservé son équilibre fragile, cette distribution silencieuse de vies parallèles. Je sens le ralentissement final, cette lourdeur familière de la carcasse de métal qui rend les armes face au quai.

Je sais qu’ici, à cette heure, je serai presque le seul à descendre. Pas de bousculade, pas de corps qui se pressent contre mon dos pour gagner une seconde sur l’existence. Je pourrai me faufiler dehors avec la fluidité d’une ombre.

Je jette un dernier regard vers la petite fille. Elle est toujours là, dans son monde de laine, ignorant que pour moi, le voyage s’arrête. Elle continuera indéfiniment son trajet, figure éternelle d’une innocence que je laisse derrière moi sur ce disque de métal rotatif.

Les portes s’ouvrent. L’air extérieur s’engouffre, plus frais, plus vrai.

Je descends. Mes un mètre quatre-vingt-dix retrouvent le bitume. Je marche quelques instants sous les arbres en fleurs, profitant de cette haie d’honneur végétale qui semble avoir été plantée là pour apaiser ma sortie. Je lève les yeux vers les façades. J’aime cette architecture néo-art déco, ses lignes droites, ses angles nets et sa rigueur qui ne laisse aucune place au désordre. C’est un décor qui me ressemble : solide, imposant, mais figé dans une certaine solitude.

Il me reste cinq minutes de marche. Cinq minutes de liberté surveillée avant de rejoindre une nouvelle alcôve, celle de mon bureau. Là, pour les huit à dix prochaines heures, je serai à nouveau à l’abri, protégé par des murs de pierre et des protocoles sociaux, jusqu’à ce que le tramway me rappelle pour le voyage retour.

Je ne me retourne pas. Le sifflement des portes qui se ferment résonne derrière moi. Télesphore est à nouveau en transit, mais cette fois, c’est à ciel ouvert.


Un petit grain de sable pour suspendre le mouvement de la ville et offrir une autre escale poétique. Merci d’être là.



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