4 ans. Je comprends déjà que ma mère a une tendance à crier. Souvent. Très fort.
4 ans et demi. Mon refuge, c’est la pile de linge sale devant la machine à laver. J’aime l’odeur de la lessive et la chaleur résiduelle de l’appareil. Soudain, une main me tire violemment. La douleur arrive, fulgurante, accompagnée des cris. — « Putain de gosse, qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir une pourriture pareille ? » Ce sera son leitmotiv. Puis, le calme absolu. Je renifle dans le vide. « Arrête de pleurer. » Je m’exécute. Mon père est absent de la pièce, comme toujours.
6 ans. Je me découvre une passion dévorante pour les insectes. J’accumule les livres, j’étudie. Puis, sans prévenir, la passion s’éteint.
7 ans. Nouvelle passion : la physique. Puis non, finalement.
8 ans. Aujourd’hui, comme souvent. J’exagère peut-être un peu ; ce n’est pas tous les jours, ni même toutes les semaines, mais disons que c’est régulier : je reçois des coups. Cette fois, j’ai de la chance. Dans sa crise de rage, elle n’a pas trouvé son « outil » favori. Elle se contente de son chausson à talons pour me donner la fessée. Plus tard, elle justifiera sa violence en disant que j’avais la « peau dure » et que c’est elle qui se faisait mal aux mains. L’outil préféré, pour les jours de malchance ? Une grande écumoire plate. Mon père, lui, est encore absent. Il est sûrement à la cave pour couper du petit bois. Il en coupe beaucoup, surtout quand j’aurais besoin qu’on me défende.
8 ans et demi. À l’école, mes camarades me « défoncent la tronche ». Je suis convaincu que les enfants flairent les victimes ; ils ne font qu’appliquer au dehors ce que je subis au dedans.
9 ans. Raviolis aux épinards. Le goût me donne des hauts-le-cœur. Ma mère me met à la porte, sur le palier, mon assiette posée sur la machine : « Tu rentreras quand tu auras fini. » J’ai ravalé mon vomi une fois ou deux, mais j’ai fini l’assiette. Un peu plus tard, il fait froid dehors. Nouvelle crise, elle me jette hors de l’appartement en pyjama et chaussons. Mon père est scotché devant la télé, hypnotisé par un reportage sur une fontaine dans le centre de la France. Il n’entend rien. Je fais le mauvais choix : je reste là, sur le paillasson, parce que je n’ose pas partir en chaussons.
14 ans. Mon père, cette fois. Un coup de colère, un manque d’envie de supporter la contradiction, et il me met un coup de tête. Je suis surpris par cette réaction. Enfin une réaction violente de sa part ; ça aurait presque manqué à mon existence s’il n’avait pas fait ça. Heureusement, c’est enfin arrivé. Et ça arrivera encore une fois ou deux.
L’adolescence. Je suis en troisième. J’ai 10 de moyenne. Je ne suis pas bête, juste inadapté au moule classique. Plus tard, j’apprendrai qu’avec 150 de QI, un TDAH et un léger autisme, il était difficile de faire mieux dans ce système. J’obtiens mon brevet, je redouble ma troisième, toujours avec 10 de moyenne. Ma mère attend désormais que je sois au lit pour me « défoncer la tronche ». C’est plus facile. Elle en rit et raconte ses exploits à qui veut l’entendre.
Le Lycée. Je découvre une autre vie, moins rude. Je m’amuse, un peu trop peut-être. C’est là que naît ma seule passion constante : écouter de la musique, au moins deux heures par jour. Sans faute.
17 ans. Je me passionne pour les sports de glisse et les sports extrêmes. Je dévore les magazines, j’étudie les figures, je m’imprègne de cette adrénaline. Mais ça restera une passion sur papier glacé. Dans la réalité, mon sens de l’équilibre est un défi quotidien : pour moi, le sport extrême consiste déjà à réussir à tenir debout sans tomber.
18 ans. On est en septembre. Je me rends chez ma petite amie. On est ensemble depuis une nuit, mais on est amis depuis un bout de temps. Je sonne. Sa mère ouvre la porte, elle est en larmes. Elle m’annonce qu’elle est décédée d’une overdose. On se regarde pendant de trop longues secondes. Je me retourne, je pars. Je ne pleurerai jamais.
19 ans. Je découvre Magic: The Gathering. C’est une révélation, une passion qui va devenir cyclique : je passerai le reste de ma vie à arrêter pour mieux reprendre.
Je pourrai au moins me vanter d’avoir possédé certaines des cartes les plus chères du monde. À l’époque, on se moquait du prix ou de la rareté ; je frottais mes cartes sur le bitume en jouant par terre. Je ne savais pas encore que je griffais des trésors sur le goudron. Mais après tout, à cet âge-là, seul le jeu comptait.
19 ans. Bac en poche. Je m’inscris simultanément en fac d’économie et en médecine. Personne n’est au courant. Je me plante dans les deux.
20 ans. Enfin une petite amie. On s’amuse bien, mais je sens qu’il manque un rouage essentiel. Ça durera dix ans. À 20 ans et demi, l’altercation de trop. Après une heure d’insultes — la « pourriture », la « saloperie de gosse » — je craque. Je hurle. Elle s’enferme dans sa voiture, je secoue le véhicule comme un dément. Elle racontera mon « craquage » en boucle à tout le monde. Elle oubliera de préciser que tout a commencé parce que j’avais annoncé que je restais dans mon appartement d’étudiant le week-end prochain au lieu de rentrer.
La quête. J’insiste avec les études. École d’infirmière : passionnant, mais j’abandonne. Fac de psycho : pas mieux. Je trouve un boulot en cachette et j’arrête tout. Je deviens chef d’équipe en usine, mais ce n’est pas pour moi. Je démissionne.
29 ans. Ma compagne part enfin. Elle se libère. Je n’aurais jamais eu le courage de le faire.
32 ans. Je subis encore les crises de ma mère, mais elle a enfin cessé de lever la main sur moi. C’est à cet âge que je rencontre celle qui est toujours ma femme aujourd’hui. C’est cool.
33 ans. Troisième thérapie. Le diagnostic tombe : j’ai des troubles psychologiques, mais rien de grave au final.
37 et 39 ans. Naissances de mes deux filles. C’est toujours aussi cool.
Ma fille a 4 ans. C’est le chapitre que je n’ai pas envie de raconter, mais l’honnêteté m’y oblige. Ma fille a l’âge que j’avais au début de ce récit. Ce jour-là, je lui mets une fessée, beaucoup trop appuyée.
Dix ans plus tard, il m’arrive encore de me réveiller avec des larmes dans les yeux. Je suis hanté par ce que j’ai fait et par cette impression terrifiante d’être devenu la « pourriture » que ma mère avait prophétisée. C’est le poids de l’héritage, celui qu’on croit avoir fui mais qui vous rattrape dans un moment d’égarement.
44 ans. Licenciement économique après 12 ans de boîte. Pourquoi moi ? Je dis souvent qu’on est responsable de ce qui nous arrive. Et là, je le suis. Pas par manque de compétence, mais par carence relationnelle. Là où les collègues allaient boire un coup, je rentrais jouer aux jeux vidéo. Là où ils déjeunaient ensemble, je restais à mon bureau. Au moment de choisir qui sacrifier, ils ont choisi celui qui n’était qu’un « collègue », le moins agréable du groupe.
Le virage. J’enchaîne les CDD, puis j’ai une idée : ouvrir une boutique de jeux de société. Une excellente idée. Trois mois après l’ouverture, le pays s’arrête : COVID. Je ferme la boutique. Je retourne bosser.
49 ans. La crise de trop. On pourrait croire qu’avec le temps, les choses s’émoussent, mais certaines mécaniques sont increvables. Cette fois, j’ai enfin eu ce courage que j’ai mis quarante-neuf ans à trouver : j’ai coupé les ponts. Définitivement.
Je me porte tellement mieux depuis que le silence a remplacé les cris.
Le vrai déclic n’a pas été pour moi — j’étais habitué à encaisser. C’est quand j’ai compris que mes filles commençaient à subir, à leur tour, les « conneries » de ma mère. Il n’y avait pas de violence physique cette fois, mais elle s’était remise à déverser son venin, à raconter des saloperies, à polluer leur esprit comme elle l’avait fait avec le mien.
C’est dommage d’en être arrivé là, mais c’était le prix à payer pour qu’elles grandissent à l’abri de cette toxicité. On est peut-être toujours responsable de ce qui nous arrive, mais aujourd’hui, je suis enfin responsable de leur tranquillité.
51 ans. Aujourd’hui, j’ai 51 ans. Ma vie est toujours cool et je continue d’enchaîner les CDD.
Pas vraiment une FIN
Écrire, c’est aussi reprendre le pouvoir sur son propre récit. Merci de m’accompagner dans cette étape de ma construction.



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