L’Immaculée Hallucination

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Le réveil a sonné à 6h30, comme chaque matin. Un bruit métallique, sec, qui me rappelle à la réalité – ou du moins à ce que mon psychiatre appelle la réalité.

Je m’appelle John-Kevin. Oui, mes parents ont eu cette idée de génie au début des années 2000, un mélange de série américaine et de mauvaise inspiration régionale. C’est un nom qui porte la banalité comme une croix. Je me suis levé, j’ai préparé le café en évitant de réveiller les filles, et je suis sorti pour attraper mon bus.

En marchant sur le trottoir mouillé, je regarde les gens. Il y a dix ans, tout a basculé. Ils sont arrivés. Les « Grands Architectes », les Dieux, appelez-les comme vous voulez. Ils n’ont pas apporté de jugement dernier, juste une vérité mathématique : l’univers est un code, et ils en ont écrit les variables. La physique, c’est leur langue natale. Depuis, le monde est devenu un cirque.

Je croise mon voisin, Monsieur Martin. Il porte fièrement un coupe-papier à la ceinture, une sorte de dague miniature. Ça lui donne le droit de faire léviter ses clés de voiture quand il est trop paresseux pour se baisser. Un petit pouvoir pour une petite lame. Plus ton arme est imposante, plus tu as accès aux lignes de code de l’univers. C’est la règle.

Moi, je marche les mains vides. Dans cette société de surhommes armés, je fais partie des « Nus », les sans-pouvoirs. C’est plus sûr ainsi. C’est ce que je me répète quand les ombres commencent à danser au bord de ma vision.

Parce qu’au fond, je sais que tout ça est une vaste plaisanterie de mon cerveau. Ces dieux qui flottent au-dessus des capitales ? Des projections. Ces gens qui lancent des boules de feu avec des épées de bronze ? Des hallucinations collectives auxquelles je refuse de participer. Je préfère croire que je suis fou plutôt que de croire à ce que je ressens parfois au fond de mes tripes : une sorte de vide immense, une pression noire qui attend que j’ouvre une porte.

Si j’écoutais mes crises, je ne serais pas un comptable de banlieue. Je serais… autre chose. Mais pour l’instant, je dois juste ne pas rater le 412. Il ne faudrait pas que John-Kevin arrive en retard.

Le bus 412 était bondé. Une odeur de pluie sur les manteaux et de café rance flottait dans l’air. Je restais debout, agrippé à la barre chromée, fixant obstinément une publicité pour une marque d’assurance. À côté de moi, un jeune homme d’une vingtaine d’années jouait avec une sorte de machette fixée à son sac à dos. La lame brillait d’un éclat bleuté, signe d’une affinité élémentaire quelconque. Il faisait danser de petites étincelles entre ses doigts pour impressionner une fille.

Je soupirais. Si c’était réel, ce serait terrifiant. Mais comme c’est une construction de mon esprit, c’est juste… fatigant.

Soudain, le bus a pilé. Un crissement de pneus atroce, suivi d’un choc sourd. À travers la vitre frontale, j’ai vu ce que mon cerveau avait décidé d’inventer pour pimenter ma psychose du mardi : une faille de réalité. Une déchirure dans le bitume d’où s’échappait une vapeur dorée, une erreur de calcul dans les lois physiques que les Dieux nous avaient léguées.

– Un « bug » ! a hurlé quelqu’un.

Les passagers ont paniqué. Le gamin à la machette a dégainé, le bras tremblant. Sa petite lame bleue ne projetait qu’une lumière dérisoire face à la distorsion qui grandissait au milieu de l’avenue, aspirant les voitures garées comme s’il s’agissait de simples pixels effacés.

Moi, je suis resté immobile. Ma respiration est devenue lente. À cet instant précis, j’ai senti ce poids familier dans mes paumes. Pas physiquement, bien sûr. C’était ce rêve récurrent. Dans ce recoin de mon imagination que j’appelais « le Multivers » pour me donner un genre, je sentais le cuir froid des deux poignées. Deux monstres d’acier, si lourds qu’ils auraient dû broyer mes os, mais qui semblaient n’être que des extensions de mes propres bras.

C’est juste une crise, John-Kevin. Respire. Ferme les yeux. Ça va passer.

Mais la pression dans ma poitrine devenait insupportable. L’obscurité a commencé à couler de mes épaules, une fumée noire, plus dense que le pétrole, qui semblait dévorer la lumière des néons du bus.

Dehors, la faille grondait. Un gardien céleste – une de ces entités mineures que les Architectes laissent traîner pour la maintenance – a émergé de la déchirure. Il mesurait trois mètres de haut, son corps n’était qu’une géométrie de miroirs reflétant un ciel qui n’existait pas.

Le gamin à la machette a tenté de s’interposer. Il a été balayé d’un simple souffle.

J’ai fait un pas vers la porte. Ma vue se brouillait, le monde devenait monochrome. Je me disais : « Si je sors, si je fais ce geste, je plonge définitivement dans la folie. »

Mais mes filles m’attendent ce soir pour le dîner. Et si ce monstre de miroirs continue son travail, il n’y aura plus de bus, plus de route, plus de maison.

Je suis descendu sur le bitume. Les gens hurlaient, fuyaient. Moi, je marchais vers l’entité. J’ai tendu les bras sur les côtés, les paumes ouvertes vers le sol.

– Allez, John-Kevin… murmura-je pour moi-même, un sourire amer aux lèvres. Si on doit être fou, autant l’être avec panache.

J’ai fermé les mains.

L’obscurité a explosé autour de moi. En un instant, le soleil a disparu. Le ciel de midi est devenu une nuit d’encre, une éclipse totale et brutale qui a plongé tout le quartier dans un silence de tombe. Les deux épées sont apparues, jaillissant du néant directement dans mes mains. Elles étaient plus larges que mon propre torse, noires, absorbant la moindre particule de lumière.

L’entité de miroir s’est figée. Pour la première fois, j’ai vu un dieu avoir peur.

Je ne devais pas laisser de traces. Si les autorités ou, pire, ces « Architectes » s’apercevaient que le comptable du 412 pouvait éteindre le soleil, ma vie de famille volerait en éclats. Ma thérapie n’y survivrait pas non plus.

L’obscurité n’a pas simplement jailli de moi ; elle a dévoré le monde. Ce n’était plus un simple dôme, mais une éclipse totale qui s’étirait bien au-delà de la rue, au-delà de la ville, une nappe de néant cherchant à lécher les limites de l’infini. Si je ne me cramponnais pas à l’idée que j’étais un simple comptable, cette aura aurait probablement fini par éteindre les étoiles les unes après les autres.

À l’intérieur de ce silence d’encre, la réalité n’était plus qu’une suggestion. Les cris des passagers, le bruit des moteurs, tout était devenu un murmure lointain, étouffé sous des kilomètres de nuit absolue. Il n’y avait plus que moi et cette aberration géométrique, flottant dans le vide que j’avais moi-même ouvert.

– Tu n’es pas censé être là, murmurai-je à l’entité. Tu es un bug dans ma tête, et tu fais trop de bruit..

Le gardien de miroir a tenté de projeter un rayon de lumière pure, une de ces équations destructrices qui rasent des immeubles. J’ai simplement levé ma main gauche, celle qui tenait la première épée. Le métal noir a bu l’attaque sans broncher. Pas une étincelle. Rien.

D’un geste fluide, presque paresseux, j’ai croisé mes deux lames devant moi. Le poids était colossal, mais dans ce « rêve », je me sentais plus léger que l’air.

– Retourne dans le code, ordonnai-je.

Je n’ai pas frappé pour tuer. J’ai frappé pour effacer. Le mouvement de mes lames a déchiré le dôme noir, créant un appel d’air vers le vide. L’entité de miroir a été aspirée, ses facettes se brisant dans un silence de cristal, avant d’être engloutie par la faille que j’avais forcée à se refermer.

Aussitôt, j’ai relâché ma prise. Les épées se sont volatilisées, retournant dans leur repli du multivers. L’aura d’éclipse s’est rétractée en un éclair, et la lumière crue de midi a frappé le bitume de plein fouet.

Je me suis retrouvé seul au milieu de la route, haletant, les mains vides et tremblantes. Autour de moi, les gens reprenaient peu à peu leurs esprits, hébétés par l’obscurité soudaine qui n’avait duré que quelques secondes. Le bus était là, le gamin à la machette se relevait en grimaçant, et la faille avait disparu.

– Monsieur ? Ça va ? a demandé une femme en s’approchant. On… on a cru qu’une bombe avait explosé. Il a fait tout noir…

Je me suis forcé à afficher mon expression la plus terne, celle du bureau, en ajustant mes lunettes.

– Je ne sais pas, madame. Une chute de tension dans le réseau des Dieux, sans doute ? J’ai cru m’évanouir. C’est sûrement la pollution.

Je n’ai pas attendu sa réponse. J’ai ramassé mon sac et j’ai commencé à marcher, le cœur battant à tout rompre.

« C’était une crise plus forte que d’habitude, John-Kevin », me répétais-je comme un mantra. « Rien de tout cela n’était réel. Tu as juste eu une absence. »

Mais en jetant un coup d’œil à mes mains, j’ai vu une légère traînée de poussière noire entre mes doigts. Une poussière qui ne venait pas de ce monde.

L’immeuble de la firme comptable « Durand & Associés » se dressait devant moi, gris et sans âme. Exactement ce dont j’avais besoin pour me convaincre que ma vie était réelle.

Je me suis installé à mon bureau, l’écran de mon ordinateur affichant des colonnes de chiffres qui, au moins, suivaient des règles logiques. Mais le calme a été de courte durée.

– John-Kevin ! Encore à traînasser sur vos bilans de fin de trimestre ?

C’était Lefebvre, mon chef de service. Un homme dont l’ambition était proportionnelle à la petitesse de son esprit. Il arborait à sa ceinture une épée de soldat romain, une gladius d’une cinquantaine de centimètres. Un calibre moyen, suffisant pour lui permettre de faire bouillir son café par la seule force de sa pensée ou de claquer les portes à distance quand il était en colère.

Il s’est approché de mon box, la main posée sur le pommeau de son arme, juste pour le plaisir de me rappeler qu’il « en était ».

– On m’a dit qu’il y avait eu un incident sur la ligne 412. Un bug majeur. Vous avez encore une tête de déterré, vous n’allez pas nous faire une dépression nerveuse ? Les clients n’attendent pas.

Je fixais ses chaussures cirées. Dans mon esprit – dans ce délire qui me rongeait – je voyais mes deux lames noires se matérialiser de chaque côté de son cou de dindon. Je pourrais, d’un simple battement de cils, l’envoyer flotter dans le vide intersidéral entre deux dimensions. Je pourrais commander au Dieu de la Finance de venir lui-même corriger mes tableurs Excel.

Mais à quoi bon ? Si je cédais à ça, si j’acceptais que je pouvais plier la réalité à ma guise, alors rien n’aurait plus de sens. Le goût du café, l’odeur des vieilles moquettes, le stress des factures à payer… tout ça disparaîtrait. Je ne serais plus un homme, mais un monstre de solitude.

– Désolé, monsieur Lefebvre. Le bus a été retardé, en effet. Une simple anomalie atmosphérique. Je me remets au travail immédiatement.

Il a ricané, faisant vibrer la lame dans son fourreau d’un air suffisant.

– Heureusement que nous, les porteurs, on garde la tête froide dans ces moments-là. Allez, activez. On n’est pas à la fête foraine ici.

Il s’est éloigné en faisant claquer ses talons. Je l’ai regardé partir, ce petit homme avec son petit jouet en fer. Je l’enviais. Il croyait en son monde. Il croyait en son petit pouvoir. Moi, je devais me battre chaque seconde pour ne pas laisser mon « imagination » pulvériser le plafond et invoquer un séraphin pour lui demander de faire le ménage.

J’ai posé mes mains sur le clavier. Mes doigts tremblaient encore un peu.

« Tu es un comptable minable, John-Kevin. Tu as besoin de ce salaire pour payer les cours de danse de Sarah et les bouquins de Clara. C’est ça, la réalité. »

Mais alors que je tapais mes codes, une notification a surgi sur mon écran. Un message crypté, sans expéditeur, qui a fait chuter la température de la pièce de dix degrés :

« Nous avons vu l’Éclipse sur l’Avenue. Nous savons que tu te caches, Créateur. »

J’ai fixé le curseur qui clignotait sur mon écran. Un battement de cœur. Un seul.

Je n’ai pas touché à ma souris. J’ai simplement eu cette pensée fugace, un léger mouvement de l’esprit, comme si je chassais une mouche. La fenêtre de notification a glissé hors de l’écran avant de se dissoudre dans le néant numérique. Mon cerveau est vraiment incroyable : maintenant, il invente des virus informatiques messianiques pour nourrir mes délires de grandeur.

« C’est du spam, John-Kevin. Un ad-ware sophistiqué qui surfe sur l’incident du bus. Rien de plus. »

Je me suis remis à taper. Entrée. Tabulation. 4500 euros de TVA.

Il n’y avait pas de message. Il n’y avait pas d’éclipse. Lefebvre n’était qu’un petit chef désagréable et moi, j’étais un citoyen honnête qui payait ses impôts. Si je commençais à répondre à mes propres hallucinations, c’en était fini de moi. L’asile n’était déjà pas loin, inutile de lui ouvrir la porte en grand.

La journée a passé dans un flou administratif salvateur. Les chiffres sont mes meilleurs alliés ; ils ne discutent pas, ils ne portent pas d’épées, et ils ne vous appellent pas « Créateur ».

À 17h30 précises, j’ai éteint mon poste. En rangeant mes affaires, j’ai remarqué que Lefebvre galérait avec sa cafetière. Il essayait de la faire chauffer avec son gladius, mais tout ce qu’il arrivait à faire, c’était produire quelques étincelles pathétiques et une odeur de plastique brûlé.

– Besoin d’aide, Monsieur Lefebvre ? demandai-je d’un ton monocorde.

– Occupez-vous de vos oignons, le Nu ! grogna-t-il, rouge de colère. Cette machine est sûrement défectueuse.

Je lui ai adressé un petit sourire poli et j’ai quitté l’open space. En passant devant la machine, sans même le regarder, j’ai simplement imaginé la structure moléculaire de l’eau s’agiter violemment. Derrière moi, j’ai entendu le glouglou joyeux du café qui se mettait à bouillir instantanément et le cri de surprise du petit chef.

« Coïncidence », me suis-je dit en poussant la porte tambour de l’immeuble. « Un simple faux contact qui s’est rétabli. »

Maintenant, la partie la plus difficile de ma journée m’attendait : le dîner avec deux adolescentes qui, contrairement aux Dieux, ne respectent absolument aucune loi physique.

Le trajet en bus pour rentrer m’a paru une éternité. J’essayais de me convaincre que la poussière noire sur mes mains n’était que du toner de l’imprimante du bureau.

Quand j’ai poussé la porte de la maison, l’odeur du sauté de poulet d’Émeline est venue m’envelopper. Émeline. La seule ancre qui me retient encore à ce qu’on appelle la normalité. Elle était dans la cuisine, et en me voyant, elle m’a adressé ce sourire doux, celui qui semble dire : « Je sais que la tempête fait rage dans ta tête, mais ici, tu es en sécurité. »

Elle se doutait de quelque chose, je le savais. On ne vit pas quinze ans avec quelqu’un sans remarquer que les ampoules grillent quand il est en colère ou que la pluie semble s’arrêter juste au-dessus de lui. Mais elle ne posait jamais de questions. Elle respectait mon besoin de croire que j’étais un homme ordinaire.

– Salut, chéri. Journée calme ? m’a-t-elle demandé en m’embrassant. – Banale, ai-je menti. Comme d’habitude.

C’est là que le chaos a commencé. Mes deux filles, Sarah et Clara, ont dévalé l’escalier comme une avalanche.

– Papa ! Regarde ce que Clara a encore fait ! a hurlé Sarah, l’aînée, en essayant d’attraper son téléphone qui flottait à deux mètres du sol.

Clara, quatorze ans, était assise en tailleur sur le canapé, l’air parfaitement concentrée. Elle n’avait pas d’arme, elle était censée être une « Nue » comme moi. Mais depuis quelques mois, la gravité semblait être une option facultative dans sa chambre.

– Je n’y peux rien, s’est défendue Clara en rigolant, c’est l’ambiance qui est bizarre aujourd’hui ! Tu ne trouves pas, Papa ? On dirait que l’air est… épais.

Elle a fait un geste de la main et, sans le vouloir, a envoyé le vase de l’entrée valser vers le plafond. Je l’ai rattrapé d’un geste réflexe, alors qu’il aurait dû s’écraser bien avant que j’arrive à sa hauteur.

– Les filles, s’il vous plaît, j’ai murmuré en sentant une migraine monter. Pas de lévitation avant le dîner. C’est mauvais pour la digestion.

– Oh, rabat-joie ! a lancé Sarah. De toute façon, tout le monde au lycée parle de l’Éclipse de midi. Les profs disent que c’est un signe des Architectes, mais moi je pense que c’est juste un bug du multivers. T’en penses quoi, toi, le pro des chiffres ?

Je me suis assis lourdement à table. Ma propre fille me décrivait mon « hallucination » comme un sujet de discussion à la récréation. Le vase, dans ma main, semblait vibrer. Pour elles, c’était un jeu, une anomalie amusante. Pour moi, c’était la preuve que les murs de ma cellule mentale s’effritaient.

– Je pense que vous devriez faire vos devoirs, ai-je répondu d’une voix sourde.

Émeline a posé sa main sur la mienne. Son contact était frais, réel. Elle a jeté un coup d’œil aux filles, puis m’a regardé droit dans les yeux.

– Laissez votre père souffler. Il a eu une longue journée à combattre… les chiffres.

Elle a insisté sur le mot « combattre ». Est-ce qu’elle savait pour le bus ? Est-ce qu’elle avait vu l’ombre à travers la fenêtre du salon ?

Soudain, alors que nous commencions à manger, un coup sourd a retenti contre la porte d’entrée. Pas un coup de poing. Un choc métallique. Comme si quelqu’un venait d’y appuyer une lame immense.

Les filles se sont tues. Clara a laissé tomber son téléphone (enfin). Émeline a arrêté de respirer.

« C’est mon imagination », me suis-je dit. « C’est juste le vent. »

Mais l’ombre noire a commencé à ramper sous la porte. Une ombre que je ne connaissais que trop bien.

C’est bien noté. Les pouvoirs sont donc une altération profonde de la réalité, propre à l’affinité de chacun (magie élémentaire, création de matière, manipulation organique), tandis que John-Kevin, lui, se situe au-delà de ces règles, avec une puissance qui surpasse même celle des Architectes.

Je l’intègre au contexte. Voici la suite, au moment où l’on frappe à la porte.

Le coup a résonné une seconde fois. Plus lourd. Plus métallique.

– Je vais voir, a chuchoté Émeline, mais je l’ai retenue par le poignet. – Non. Reste avec les filles.

Je me suis levé. Mes jambes me semblaient pesantes, comme si je marchais au fond d’un océan d’encre. Dans mon esprit, cette voix familière ricanait : « Regarde, John-Kevin, ton délire frappe maintenant à ta porte. Tu vas ouvrir à qui ? Au Grand Architecte ou au facteur ? »

J’ai posé la main sur la poignée. L’ombre noire qui rampait sous le bois s’est enroulée autour de mes doigts, comme un chien fidèle retrouvant son maître. Elle ne venait pas de l’extérieur. Elle venait de moi.

J’ai ouvert.

Sur le perron, il n’y avait pas de dieu, ni d’armée. Il n’y avait que Lefebvre. Mon petit chef. Mais il n’avait plus rien du petit comptable arrogant. Il tremblait de tous ses membres, son gladius à la main, la lame dégageant une chaleur désordonnée qui faisait fumer sa chemise en nylon. Derrière lui, la rue était plongée dans une brume artificielle, un silence de mort que seuls les Dieux savent instaurer pour isoler une zone.

– Lefebvre ? Qu’est-ce que vous foutez là ? ai-je demandé, tentant de garder ma voix de bureau.

Il a levé son épée vers moi, mais sa main vacillait tellement qu’il a failli se couper l’oreille.

– Je… j’ai vu, John-Kevin. Le café… et puis le bus ce midi… j’ai fait le lien. Le « Nu » qui n’en est pas un.

Il a craché au sol, un mélange de peur et de haine pure.

– Les Architectes ont envoyé un signal sur tous les canaux prioritaires. Ils cherchent celui qui a provoqué l’Éclipse. Ils disent que c’est une « Anomalie Critique ». Si je te livre, ils me donneront une épée de deux mètres. Je pourrai devenir un Recteur. Je pourrai…

Il n’a pas fini sa phrase. Dans son dos, l’air s’est déchiré. Deux silhouettes longilignes, vêtues de toges de lumière blanche qui semblaient tissées de fils électriques, sont apparues. Des émissaires. Le genre d’êtres capables de faire pousser une forêt entière ou d’incendier une ville d’un claquement de doigts.

Lefebvre s’est retourné, terrifié.

– Je l’ai trouvé ! a-t-il hurlé aux émissaires. C’est lui ! Le comptable ! Prenez-le et donnez-moi ma promotion !

L’un des émissaires a posé un regard vide sur Lefebvre. D’un simple geste de la main, il a transformé le gladius du petit chef en une branche de céleri flasque. Lefebvre a regardé son « arme » avec horreur.

– Éloigne-toi, mortel, a résonné une voix qui semblait vibrer dans mes os. Nous ne traitons pas avec les insectes.

L’émissaire s’est tourné vers moi. Sa lumière était aveuglante, agressive.

– On t’a cherché dans le multivers, Créateur renégat. Pourquoi te caches-tu dans cette enveloppe de chair et de chiffres ? Rends-toi, ou nous effaçons cette maison et tout ce qu’elle contient des archives de l’existence.

Derrière moi, j’ai entendu Clara lâcher un petit cri. Émeline a murmuré mon nom.

Le « rêve » devenait trop bruyant. Trop envahissant. J’ai senti la barrière dans ma tête se fissurer pour de bon. Si je ne faisais rien, ces types allaient « effacer » mes filles. Et ça, même dans une psychose, c’était inacceptable.

J’ai franchi le seuil de la porte et j’ai refermé derrière moi, laissant ma famille à l’abri du bois. Je me suis retrouvé face aux deux êtres de lumière et à Lefebvre qui pleurait sur son céleri.

– Vous faites erreur, ai-je dit d’une voix que je ne reconnaissais plus. Je suis juste un comptable qui veut finir son dîner.

– Mensonge, a craché l’émissaire en levant les bras. La température a grimpé de cinquante degrés en une seconde. Le goudron a commencé à fondre.

– Très bien, ai-je soupiré. On va dire que c’est une crise de schizophrénie particulièrement réaliste.

J’ai levé les deux mains au ciel.

– VENEZ.

Le sol n’a pas seulement tremblé. Il s’est ouvert en deux gouffres parfaits. Deux piliers d’ombre absolue ont jailli des profondeurs, et mes deux épées colossales sont venues s’encastrer dans mes paumes avec un fracas de fin du monde.

L’éclipse est revenue, mais cette fois, elle n’était pas un accident. Elle était mon armure.

C’était trop bruyant. Trop de lumière, trop de menaces, trop de métaphysique pour un mardi soir. Mon cerveau saturait. Si c’était ma folie qui avait créé ces deux illuminés en toge, alors ma folie pouvait aussi bien les congédier.

Je n’ai pas bougé. Je n’ai même pas levé mes épées noires. J’ai juste laissé l’obscurité de l’éclipse refluer doucement, comme une marée qui se retire, emportant avec elle les certitudes de l’univers.

– Vous faites erreur, murmurai-je d’un ton monocorde, le même que j’utilise pour expliquer une erreur de virgule à un stagiaire. Ce n’est pas le Créateur que vous cherchez. Vous n’êtes que des hommes. Des hommes ordinaires, perdus dans une rue qui ne vous appartient pas.

L’effet fut instantané. La lumière divine qui émanait d’eux s’est éteinte comme une ampoule grillée. Leurs toges de fils électriques se sont dissoutes, laissant place à la peau nue et fripée de deux types d’une cinquantaine d’années, l’air hagard et profondément stupide, grelottant sur le trottoir mouillé. Leurs pouvoirs, leurs connaissances, leur immortalité… j’avais simplement décidé que c’était une erreur de calcul. Effacés.

Lefebvre, lui, fixait toujours sa branche de céleri avec une intensité tragique.

– Et maintenant, un peu de silence, s’il vous plaît.

J’ai fermé les yeux. J’ai imaginé le temps comme un ruban de vieille cassette VHS qu’on rembobine d’un coup sec. Le monde a hoqueté. Les sons sont repartis en arrière dans un sifflement aigu, la lumière est revenue, la brume s’est évaporée.

Clic.

Je me suis retrouvé assis à la table de la salle à manger. Ma fourchette était à mi-chemin de ma bouche. Le sauté de poulet fumait encore.

– … de toute façon, tout le monde au lycée parle de l’Éclipse de midi, continuait Sarah, exactement là où elle s’était arrêtée. Les profs disent que c’est un signe des Architectes, mais moi je pense que c’est juste un bug du multivers. T’en penses quoi, Papa ?

Je l’ai regardée. J’ai regardé Émeline, qui me fixait avec une expression indéchiffrable, un léger pli d’inquiétude au coin des yeux, comme si elle venait de ressentir un courant d’air venu de nulle part.

– Je pense que c’est une perte de temps de spéculer sur des hallucinations collectives, ai-je répondu en mâchant mon poulet. Mange tes légumes, Sarah.

Dehors, le silence était absolu. Pas de coup à la porte. Pas de Lefebvre. Juste le bruit lointain d’une voiture qui passait.

Mon esprit était calme, presque trop. Je savais qu’à quelques rues de là, deux quinquagénaires nus et amnésiques devaient se demander ce qu’ils faisaient sur le bitume, et que Lefebvre allait probablement avoir une envie soudaine de manger du céleri le lendemain.

C’était propre. C’était banal. C’était ma réalité.

– Papa, ton verre… murmura Clara.

Je baissai les yeux. Mon verre d’eau n’était plus rempli d’eau. Il était rempli d’une substance noire, épaisse, qui semblait absorber la lumière du plafonnier. Je l’ai bu d’un trait avant que quelqu’un d’autre ne le remarque.

– C’est juste du sirop de mûre, mentis-je.

Le lendemain, la routine a repris ses droits. Le bus 412 était à l’heure, Lefebvre n’a pas dit un mot sur sa soirée (il semblait d’ailleurs avoir un tic nerveux dès qu’il croisait un légume vert à la cafétéria), et mes tableurs Excel étaient toujours aussi gris.

Mais le monde, lui, semblait avoir décidé de sombrer définitivement dans le spectacle de foire.

Sur l’écran de la salle de pause, les chaînes d’info tournaient en boucle. Je sirotais mon café lyophilisé en regardant les images. À Tokyo, un homme portant une hallebarde de trois mètres venait de raser un quartier pour stopper un autre « Éveillé » qui s’amusait à transformer l’asphalte en lave. À New York, une femme avec une rapière de cristal volait entre les gratte-ciel, poursuivie par ce que les médias appelaient désormais des « Super-Vilains ».

– Regardez-moi ça, a lâché un collègue en pointant l’écran. C’est comme dans les vieux comics des années 40. Les types se prennent pour des dieux maintenant. On appelle ça « L’Ère des Colosses ».

Je fixais l’image d’un affrontement titanesque au-dessus de la Tamise. Des éclairs, des boules de feu, des ondes de choc qui brisaient les vitres des immeubles alentour. C’était coloré, bruyant, et d’une futilité absolue.

« C’est une projection, John-Kevin », murmurait la petite voix dans ma tête. « Ton cerveau sature, alors il invente un décor de plus en plus chaotique pour tester ta résistance. »

Mais ce n’était pas le plus étrange. Le plus étrange, c’était le ton des journalistes. Ils ne parlaient plus de « miracles » ou de « lois physiques ». Ils parlaient de « casting », de « popularité » et de « niveaux de puissance ». La réalité était devenue un jeu vidéo géant, et les humains, trop heureux d’avoir enfin des jouets dangereux entre les mains, s’en donnaient à cœur joie.

– Et vous, John-Kevin ? m’a demandé mon collègue avec un sourire moqueur. Toujours pas d’aiguille magique ? Pas envie d’aller sauver le monde avec une petite cuillère enchantée ?

J’ai posé mon gobelet vide.

– Je préfère la comptabilité, ai-je répondu. C’est plus prévisible que de se déguiser en collants pour casser des ponts.

Je suis retourné à mon bureau. Sous le bois verni, j’ai senti une légère vibration. Mes deux épées, là-bas, dans leur repli du multivers, semblaient s’impatienter. Elles n’aimaient pas le désordre. Elles n’aimaient pas ces petits humains qui jouaient avec les allumettes de la Création.

Mais j’ai tenu bon. J’ai ouvert mon dossier « Audit Trimestriel ».

C’est alors qu’une nouvelle notification a clignoté en bas de mon écran. Ce n’était pas un message crypté cette fois. C’était une alerte d’urgence gouvernementale :

« APPEL À TOUS LES PORTEURS DE CLASSE S ET PLUS : RECRUTEMENT IMMÉDIAT. LA TERRE EST MENACÉE PAR UNE ENTITÉ D’ORIGINE INCONNUE. »

Et juste en dessous, une photo satellite prise la veille à midi. Une photo de mon quartier, enveloppé dans une sphère d’obscurité parfaite. L’Éclipse.

Je siffle un peu d’air entre mes dents en voyant l’alerte sur mon écran. Un « Champion Éternel » de bureau, voilà ce que je suis devenu dans ma propre farce mentale. Ce titre, « Créateur » ou « Anomalie », résonne en moi avec la mélancolie d’un Elric qui aurait troqué son épée runique contre une calculatrice Casio.

Je sens le poids de ces deux lames noires, tapies dans l’ombre du multivers, réclamer du sang ou du chaos. Elles ne sont pas de simples outils ; elles sont des fragments d’un équilibre rompu, des morceaux de moi-même que j’essaie d’étouffer sous des formulaires CERFA.

L’écran affiche maintenant l’image de « l’Entité ». Une sorte de déchirure chromatique qui dévore le ciel au-dessus de l’Atlantique. Les experts s’agitent, les super-héros en herbe se rassemblent, brandissant leurs épées de pacotille comme des jouets dans une cour de récréation.

Je baille, une fatigue millénaire me brisant les mâchoires.

– Encore une crise, John-Kevin. Une grosse, cette fois, murmurai-je pour moi-même.

Je me laisse aller. Juste une seconde. Je ferme les yeux et je m’autorise à croire à ce délire. Dans mon esprit, je ne suis plus dans cet open space qui sent la moquette poussiéreuse. Je suis debout sur le vide, les deux pans de mon manteau flottant comme les ailes d’un corbeau géant.

Je vois cette « menace », cette entité qui fait trembler les gouvernements. Pour eux, c’est l’apocalypse. Pour moi, c’est une poussière sur une lentille. C’est un pixel mort dans le grand écran de ma schizophrénie.

Sans même ouvrir les yeux, je lève la main droite. Un geste lent, d’un ennui mortel. Je fais un mouvement de balancier avec mes doigts, comme si je chassais une odeur désagréable ou un courant d’air gênant.

Vlan.

Dans mon « rêve », l’onde de choc ne se contente pas de frapper l’entité. Elle réécrit la zone. La menace se disloque, balayée comme un fétu de paille par un ouragan de néant. Il n’y a pas de combat. Il n’y a pas de résistance. Il n’y a que ma volonté qui décrète que cet objet n’existe plus.

Le silence revient. Sur l’écran de la salle de pause, le direct s’interrompt brutalement. L’image satellite montre un ciel bleu, pur, sans la moindre trace de perturbation. Les présentateurs bégayent, parlent d’une « dissipation spontanée ».

Je rouvre les yeux. Lefebvre passe derrière moi, sa branche de céleri dépassant de sa poche de veste (il semble avoir développé une obsession).

– Toujours sur vos bilans, John-Kevin ? Vous avez l’air ailleurs. – Je réfléchissais juste à une formule, Monsieur Lefebvre. Une simple soustraction.

Je me rasseois. Si je me laissais vraiment convaincre que ce que je viens de faire était réel, je serais le maître absolu de ce monde de fous. Mais quel intérêt y a-t-il à régner sur une hallucination ? Autant rester un comptable. C’est moins fatigant que de porter le destin du multivers sur ses épaules entre deux cafés.

Le soir venu, l’ambiance à la maison était électrique. Littéralement. Les cheveux de Clara se dressaient sur sa tête à cause de l’électricité statique qui saturait le salon, et Sarah ne cessait de faire apparaître de petites étincelles sombres entre ses doigts.

– Papa, il faut qu’on parle, a déclaré Sarah en croisant les bras alors que je posais mes clés sur le buffet.

Je me suis figé. Je sentais le poids familier dans le repli du multivers. Stormbringer et Mournblade. Je leur avais donné ces noms-là il y a des années, un soir de déprime devant mes vieux romans de Moorcock. Une blague de fan de fantasy. Mais aujourd’hui, ces noms résonnaient comme une malédiction. La « Buveuse d’Âmes » et sa jumelle semblaient vibrer à travers les dimensions, amusées par ma situation.

– On a vu les infos, Papa, a enchaîné Clara, sa voix tremblante mais déterminée. L’entité qui a disparu au-dessus de l’Atlantique… c’était au moment précis où tu as eu ton « absence » au bureau, n’est-ce pas ?

– Je ne vois pas de quoi vous parlez, ai-je répondu en essayant de paraître le plus ennuyeux possible. J’ai fait une soustraction fiscale complexe. C’est très fatigant.

– Arrête ça ! a crié Sarah. Le vase de l’entrée a lévité jusqu’au plafond pendant dix minutes ce midi ! Et maman… maman ne dit rien mais elle a retrouvé de la poussière noire dans le tambour de la machine à laver !

Émeline est sortie de la cuisine. Elle ne disait rien, mais son regard pesait sur moi. Un regard qui ne demandait plus de mensonges.

– Les filles, votre père est fatigué… a-t-elle commencé, mais je l’ai coupée d’un geste de la main.

Le monde autour de nous a semblé vaciller. Un instant, le salon a disparu pour laisser place à une plaine désolée sous un ciel de sang, où deux lames colossales étaient plantées dans le sol. Puis, la moquette beige est revenue. Un simple « glitch » de ma vision.

– Écoutez-moi, ai-je dit d’une voix sourde. Si je commence à croire que je peux effacer des dieux d’un revers de main, ou que je porte des épées qui ont des noms de légendes, alors je ne suis plus votre père. Je suis juste un fou dangereux perdu dans son propre multivers. Est-ce que c’est ça que vous voulez ?

– On veut juste que tu arrêtes d’avoir peur de qui tu es ! a lancé Clara, les larmes aux yeux.

– Je n’ai pas peur, Clara. Je suis pragmatique. Un comptable survit. Un « Champion » finit toujours par trahir les siens ou par devenir un tyran.

À cet instant précis, la télévision du salon s’est allumée toute seule. Une image fixe est apparue sur tous les canaux : un trône d’or flottant au-dessus du Vatican. Un être dont le visage était une galaxie en mouvement parlait au monde.

– NOUS SAVONS QUE TU ENTENDS, PORTAIL. LE TEMPS DES CACHETTES EST RÉVOLU. PRÉSENTE-TOI, OU NOUS DÉCHIRONS CE VOILE QUE TU APPELLES RÉALITÉ.

Mes filles se sont serrées l’une contre l’autre. Émeline a posé sa main sur mon épaule.

– Ils ne te lâcheront pas, John-Kevin, a-t-elle murmuré.

J’ai soupiré. J’ai regardé mes mains. Stormbringer et Mournblade poussaient un hurlement silencieux dans mon esprit. Elles voulaient sortir. Elles voulaient que je cesse de faire semblant.

– Très bien, ai-je murmuré. Apparemment, ma psychose veut passer au chapitre suivant.

Je sentais la colère monter, une marée noire et froide qui ne venait pas de ma schizophrénie, mais de mon épuisement. Mes filles tremblaient, ma femme me regardait comme si j’étais une bombe à retardement, et ce « Dieu » sur l’écran du salon continuait de vociférer ses menaces cosmiques dans mon salon.

C’était trop. Trop de bruit. Trop de couleurs. Trop de destin pour un homme qui voulait juste finir son sauté de poulet.

Si je devais être le Créateur, le Champion, ou le fou du village global, alors j’allais imposer ma propre règle du jeu. L’univers s’était transformé en un comics de mauvais goût ? Très bien. J’allais refermer le livre.

Je n’ai pas sorti Stormbringer. Je n’ai pas invoqué Mournblade. J’ai simplement écarté les bras, et l’éclipse a envahi la pièce, dévorant les murs, la télé, et même les cris de Sarah. Nous flottions dans un néant paisible.

– Vous vouliez que je fasse quelque chose ? murmurai-je, ma voix résonnant dans toutes les dimensions à la fois. Voilà.

J’ai pensé à la simplicité d’une page blanche. J’ai pensé à la beauté d’une ligne de calcul qui tombe juste, sans reste, sans erreur. J’ai puisé dans ce puits sans fond de puissance que je m’efforçais d’ignorer et j’ai prononcé les trois mots qui allaient réinitialiser la farce :

– Plus de pouvoirs.

Ce ne fut pas une explosion. Ce fut un soupir.

Une onde d’absolu a parcouru la Terre, le multivers, et les palais dorés des Architectes. En un milliardième de seconde, la magie s’est évaporée. Les épées colossales sont redevenues des morceaux de ferraille inutilisables ou ont disparu. Les gens qui volaient sont retombés au sol, indemnes mais lourds. Les Dieux, déconnectés de leur propre source, ont été expulsés de notre plan de réalité comme des indésirables à la fin d’une fête.

Le silence est revenu dans le salon. La télé affichait de la neige. Mes filles étaient assises par terre, le souffle court. Clara a essayé de faire léviter son téléphone. Rien. Sarah a claqué des doigts pour faire une étincelle. Rien.

– C’est fini, ai-je dit en m’asseyant sur mon fauteuil. La fête est terminée. Tout le monde redevient « Nu ».

Les semaines ont passé. Le monde s’est rassis. Les « Colosses » sont redevenus des types en costume qui prennent le bus, et les Dieux ne sont plus que des sujets de documentaires sceptiques sur la psychologie des masses. L’humanité oublie vite ce qui l’effraie.

Le samedi après-midi est silencieux dans le garage. Une mouche cogne contre la vitre poussiéreuse, seul rappel que le monde tourne encore.

Je suis penché sur l’étagère de Clara, un clou déjà positionné contre le bois. Sans lever les yeux, sans même interrompre mon sifflement distrait, je tends simplement la paume de la main droite sur le côté.

Le marteau vient s’y loger avec un claquement sec.

Je referme les doigts sur le manche, j’assène le premier coup, et le métal s’enfonce d’un trait dans la planche. Je ne m’arrête pas. Je ne vérifie rien.

Dehors, le vent fait grincer la balançoire, et dans la cuisine, Émeline m’appelle pour le café.

FIN


Les deux lames noires réclament du sang, mais l’auteur préfère le café. Soutenez mes récits et offrez-moi un Ko-fi.



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